SEPARATIONS DANS LES GROUPES ANALYTIQUES D'ENFANTS AUTISTES ET PSYCHOTIQUES

 

Simone URWAND
Psychologue, Psychothérapeute, 92 Freveil Champrosay

 

 

Peut-être qu'une manière d'introduire ce thème des séparations est de se demander, comment, au cours du développement de l'enfant, parvenir à acquérir le sentiment d'être à la fois séparé et en relation, principalement dans l'organisation de l'image de son corps propre et de l'objet d'amour primaire, de la première pensée dans un monde de réalité.

La naissance psychologique est un processus intrapsychique, qui trouve ses sources et ses répercussions tout au long de l'existence ; les phases de la vie qui apparaissent comme nouvelles sont dérivées des processus primitifs toujours à l'oeuvre, même s'ils sont devenus pour nous inconscients, refoulés dans les profondeurs du passé.

Nous insisterons ici sur les processus qui trouvent source dès la césure de la naissance, si ce n'est pendant la vie intra-utérine, jusqu'à la phase de séparation-individuation en terme d'objet total, précondition au surgissement d'identités sexuées permettant les mouvements oedipiens.

Les ébauches même d'individuation et d'identité sexuée. si elles sont assorties de mouvements tendres, font aussi émerger, dans la triangulation, les mouvements de rivalité, des angoisses d'abandon et des angoisses de castration en se recondensant, plus ou moins longtemps, avec des angoisses archaïques ; tous ces processus sont loin d'être linéaires, mais ainsi va la vie...

Pour être un peu schématique, nous traverserons ces premières périodes aux sources de la vie psychique ; elles sont histoires de séparations, mais aussi de liaisons, de jonctions ; de manques et de silences, mais aussi de liens, de constructions ; de limites, niais aussi de tris, de choix, d'évolution, d'ambivalences et de conscience. Ces étapes, nous les décrirons très succinctement dans leur aspect normal constitutif, mais aussi dans leur aspect pathologique, que les enfants autistes et psychotiques nous ont appris à reconnaître.

 

1 - APPROCHE THEORICO-CLINIQUE

 

La vie intra-utérine et la première enfance sont bien plus en continuité que ne nous le laisse croire la césure frappante de l'acte de naissance" (FREUD, 1926).

 

l) L'acte de naissance est la première séparation ;

 

Elle est aussi la première expérience d'angoisse (FREUD). Beaucoup d'autres s'y sont déjà penchés, depuis O.RANK, S.FERENCZI, S.FREUD bien sûr et aussi D.MELTZER ; ce dernier d'ailleurs poursuit des recherches autour de la nature de la vie intra-utérine, de ses variations d'un foetus à l'autre et de ses prolongements à la naissance puis dans la vie de l'enfant. Des corrélations sont à observer avec les comportements neurophysiologiques, les réactions vasomotrices, les impacts physiologiques importants comme par exemple, un décollement placentaire ou un cordon autour du cou du foetus qui ont souvent des répercussions intenses. La sécurité de base de la mère pendant la grossesse requestionne l'histoire in utero et peut entamer la base de la sécurité du foetus ; celui-ci risque alors de se sentir laissé tomber hors de l'identification projective de la mère, à l'extérieur d'elle, en dehors d'elle, de sa matrice/sein, de sa tête. Cette "histoire contée" (MELTZER, 1985) n'est pas une théorie, mais peut raconter pourquoi un foetus reste accroché de ses deux mains pendant la grossesse au cordon ombilical, pourquoi un autre foetus reste collé au fond de la paroi matricielle alors que l'on est encore loin du temps du claustrum, pourquoi un jumeau recouvre et s'appuie totalement sur "son collègue", plus petit...

Les recherches actuelles tant dans le domaine biologique que génétique et neurophysiologique montrent qu'à l'évidence bien des liens restent encore à faire entre les différentes disciplines.

Qu'il y ait un rapport entre la pensée et la vie émotionnelle postnatale et la vie prénatale, maintenant n'en doutons plus, bien qu'il y ait de nombreuses zones d'ombre dans ces liens et ces prolongements. Nous savons, à en voir les conséquences (dans nos maternités, nos PMI, nos pouponnières et nos IMP) les répercussions que peuvent avoir certains des événements/sensation/sentiments dans les éprouvés foeto-maternels qui inaugurent les premières angoisses, les premières difficultés, les premiers risques.

 

2) La fusion adhésivité normale et pathologique : organisation de la première peau, du double feuillet :

 

Dans les inter-relations, la première émotionnalité s'organise dans la motricité des bébés : les décharges rythmiques sont déjà une forme (un contenant bidimensionnel (HAAG, 1981). Beaucoup de mouvements sont des formes, qui non seulement cherchent l'entretien de l'expérience préalable, mais de plus sont créatrices de nouvelles jonctions corporelles et "représentatives" d'une certaine perception des liaisons. Ces liaisons prennent place dans un premier système identificatoire qui est principalement adhésif (bidimensionnel) et projectif (tridimensionnel) ; elles sont donc d'abord des liaisons intra-corporelles et construisent très précisément l'image du corps, du corps et de l'espace.

Ces étapes de la formation du Moi corporel, en lien avec la première émotionnalité dans les inter-relations ouvre sur des processus identificatoires et cognitifs ; ces éléments sont développés par G.HAAG dans le prolongement des travaux de S.FREUD, M.KLEIN, W.BION, F.TUSTIN, D.MELTZER, D.ANZIEU.

Là encore.. c'est une histoire qui prend source dans le vécu intra-utérin, le foetus trouve son appui dorsal contre la paroi interne matricielle de la mère. Les modulations d'intensité et les sensations de perte dues aux bouleversements de la fin de la vie in utero et de la naissance se prolongent dans les premiers jours et les premiers mois de la vie du bébé et ont besoin de l'appui des qualités relationnelles de l'entourage. Dans l'intense visage-à-visage du deuxième mois de la vie, les kinesthésies du tétement s'allient à tout un bouquet de sensations, aussi bien tactiles (sensation tactile du soutien du dos, contact tactile de la bouche dans la jonction mamelon/bouche) que sonores, olfactives, gustatives dans la fascination du regard (G.HAAG, 1991).

Ce bouquet de sensations s'organise en bidimensionnalité, dans une illusion de continuité, de fusion, d'adhésivité, d'identification adhésive. Adhésivité et identification adhésive participent à la conscience perceptive d'un fond, du fondement de l'identité, de la sécurité de base en chacun : et le problème est alors du moment et de la manière dont ce moi-surface "s'invagine" pour donner une image de corps vécue comme une enveloppe circulaire. Car peu à peu la rythmicité change de forme et dans l'attraction de l'objet, le va-et-vient de l'échange semble prendre une forme tourbillonnaire (HOUZEL, 1985) ; la mère est ressentie alors comme une forme ronde. Dans cet approfondissement de l'espace, l'idée est de trouver donc un fond pour le retour, le va-et-vient émotionnel ressenti comme un flux et reflux est assimilé aux substances corporelles (TUSTIN, 1981) et construit l'espace tridimensionnel dans ce mouvement projectif/introjectif (structure radiaire HAAG, 1993).

Ce sont les "capacités de rêverie" (BION, 1962) et les qualités de l'objet externe, son attention, "la rêverie maternelle", alliées au soutien paternel qui permettent à la mère de recevoir et de transformer les émotions primitives du bébé, puis à celles-ci de faire retour et d'organiser alors une sensation/sentiment de points de la limite des frontières du Self, qui peu à peu construiront et différencieront le dedans du dehors, ce nouvel élément de séparation.

Donc avant le sentiment/sensation d'une enveloppe circulaire (un contenant), une première forme spatiale émerge : celle d'une surface ondulée, ouverte, une peau commune mère/bébé.

L'entretien auto-érotique de cette première peau se fait principalement dans le suçotement du pouce et ses équivalents et permet que cette première peau se constitue en un double feuillet : un feuillet externe (adhésif normal) et un feuillet interne (constitutif du théâtre interne, des espaces internes), (HAAG, 1987).

C'est ce dédoublement de peau, autre séparation, qui va permettre d'intégrer le premier lien central, l'élément solide central, la jonction langue/mamelon, combiné à l'interpénétration des regards et constituer ainsi la première circularité et de sentiment d'enveloppe. Celle-ci concerné les séparations des têtes d'abord, celle de la mère de celle du bébé, par l'intégration de leurs circularités, même si le torse enveloppe l'autre encore, dans un mouvement de torsion émergente, écho inversé de la spirale engloutissante de l'autisme, de la dépression primaire.

Pour pouvoir contenir les vécus d'expériences de séparation corporelle, tant pour l'enfant que pour la mère, pour pouvoir supporter la séparation à ce niveau-là du développement, la nécessaire expérience d'un objet contenant va permettre une identification et une introjection d'une capacité à se sentir contenu à l'intérieur de sa propre peau.

S'il y a une panne au moment de cette séparation des deux feuillets de la peau, alors le vécu/sensation sera celui que nos petits patients autistes et psychotiques nous ont patiemment démontré, vécu d'amputation du museau, du trou dans la bouche, des angoisses non différenciées de la dépression primaire d'effondrement, liquéfaction,

Séparés, ils sont alors arrachés, laissés tomber dans des trous noirs des dépressions, happés par l'engouffrement gravitationnel, s'effondrant dans un mouvement spiralé dans la perte d'objet, sans pouvoir jamais le pleurer. Ils coulent mais ne pleurent pas.

Le manque d'intégration des qualités opposées du contenant de l'ordre de la bisexualité précoce (sec/mouillé, dur/mou ... ) entraîne des besoins de mêmeté, d'immuabilité, de résistance aux changements, de faire faire, de l'identique. Besoin est alors de s'agripper à un son, une lumière, une brillance, à une partie de corps de l'autre, corps décomposé, ou morceau de son corps propre. Immuabilité, identique, mais aussi multiclivage (GREEN) démantèlement, aidant à éviter l'intolérable, l'intolérable étant le cassé, le changé, le tombé, le séparé, l'imprévu et l'inhabituel.

L'adulte qui s'y risque, y est englouti, absorbé dans cette spirale engloutissante comme l'enfant autiste, et puis, comme l'enfant autiste, il s'immobilise, se fige, s'enraidit dans une non-pensée au nom de tolérance, s'enveloppe dans un morceau de discours, là où s'installe une fascination toute autant figeante, sidérante que violente.

L'institution qui s'y risque peut aussi être happée par cette spirale engloutissante, dans ce trou noir groupal (URWAND, 1993) trouvant résonance dans le trou noir de l'autiste. Comme les astrophysiciens l'ont bien démontré, tout ce qui se passe dans ce champ, dans cette région espace/temps, subit le même sort : rien, même pas la lumière, ne peut s'échapper, tout y est englouti. La membrane, "l'horizon", tout autour, ne peut se traverser que dans un sens, happé aussi par ce mouvement spiralé. "Le vide", plus en périphérie, serait un champ où les couples de particules s'annihilent les unes les autres (Stephan HAWKING, 1988).

Le temps circulaire, sans espace/durée, sans la profondeur des jours et des nuits ne permet pas de nuancer les séparations, les temps des séparations ; en bidimensionnalité, l'objet qui n'est pas vu est perdu, disparu, mort, détruit. L'incomplétude est violence ; le passé, définitivement perdu, ne laisse pas trace au souvenir, à l'histoire, pour qu'une expérience de vie puisse se tenter.

Dans un mouvement de répétition, l'enfant va être ressenti par l'adulte comme morceau de lui-même, la partie clivée de lui-même, douloureuse, mauvaise, projetée dans l'enfant, qui en même temps ne peut lui être enlevée par ce qu'elle lui serait arrachée ; mais dans un mouvement de paradoxalité, l'enfant est aussi la partie à expulser de soi, dont on doit se séparer.

Une maîtrise, une toute puissance sont exercées sur l'enfant, comme l'enfant sur l'adulte, et tendent à maintenir les choses immobiles, mais font pourtant souffrir et demandent à être transformées.

Les réactions aux séparations s'expriment alors par des réactions de tyrannie, de désirs de possessivité et de méfiance, possessivité de l'enfant, possessivité de l'adulte, de l'intérieur des corps et des espaces, balayant toute allusion à un manque, aussi minime soit-il.

Le besoin, mais aussi l'envie, le sadisme et surtout la violence sont là à être distingués. Les aspects de la personne non possédée, non contenue en soi, engendrent une violence intolérable et intransformable, accompagnée d'une très forte culpabilité, toujours projetée à l'extérieur. C'est l'histoire du risque de claustrum, de l'hyper sevrage (référence à la fin de la grossesse), dont la formation résulte non pas du sadisme, ou de l'envie, mais d'une violence à l'état brut par rapport à un contenant ressenti comme trop serré qu'il fait éclater, qu'il brise en éclats, (ou en crises comitiales par exemple). Les mille morceaux qui voient en éclat sont des dommages causés à 1*objet interne en lien avec l'intensité de l'attaque résultant de l'intensité des émotions non élaborables.

On retrouve alors des agrippements à un organe sensoriel, des auto-agrippements, des auto-fabrications. Nous avons pu noter d'ailleurs qu'après un "rapproché" trop "chaud", tout se disperse à nouveau, tout se démantèle, chaque petite parcelle de sensations est isolée et empêche un nouvel état d'intimité ; car est toujours présent à l'esprit ou plutôt présent au corps, la certitude que tout moment d'intimité entraîne une rupture.

Dans ce sens, avec ces tout-petits, il est difficile de restreindre les moments de la relation intime d'échanges physiques, corporels, mais en même temps le danger de la relation trop proche et trop excitante brouille la relation émotionnelle et le mouvement élationnel dont le but est tout de même la formation des symboles. La relation physique serait donc à remplacer par la relation "métaphorique" des mots, des images... du décodage de sens

Poursuivons notre histoire : à une étape plus avancée de la construction corporelle. G.HAAG a démontré l'existence d'une identification latéralisée, appelée "objet ou présence latérale d'identification primaire".

Le côté droit de l'enfant, le soi-objet latéralisé, est adhésivement identifié à la mère, dans le côté dominant, l'autre côté, le côté gauche, le soi-bebé, est dans le côté dominé, comme séparé. Le lien entre le soi-objet-maman et le soi-bébé est "pensé" dans l'axe vertébral qui est assimilé aux fonctions paternelles.

L'entretien auto-érotique principal de cette étape se fait dans les jeux d'autoemprise et d'inter-pénétrations variées entre les mains et globalement met en jonction les deux moitiés du corps, avec ce particulier collé à, le collé du côté droit du bébé contre la peau de la mère dans le portage. Les relations se montrent de plus en plus asymétriques entre les deux moitiés du corps, ce qui constitue une nouvelle étape de la duplication "peau de l'objet/peau du self" par le jeu autoérotique.

Mais la grande panne pathologique de cette étape est le clivage vertical de l'image du corps en deux moitiés mal soudées, voire en hémiplégie autistique.

S'il y a décollage trop rapide avant que l'auto-emprise se confirme, on voit alors le côté bébé suivre l'adulte comme collé à lui, comme aimanté, (ce qui est à distinguer du mouvement élationnel dans l'échange) ou alors, apparaître comme complètement abandonné.

"L'adhésivité ne traite pas la terreur ; elle ne peut que l'anéantir un moment. Seul l'espace dans sa tridimensionnalité peut être le lieu d'une transformation" (transformation, fonction alpha bionnienne) C.ATHANASSIOU.

Il est nécessaire de repasser par un temps d'adhésivité de fusion normale, pour pouvoir se décoller et organiser les espaces internes.

 

L'intégration du haut et du bas du corps :

 

L'intégration des membres inférieurs autour du clivage horizontal de l'image du corps se manifeste chez les enfants déficitaires par des "pliures en deux" de tout le corps, contemporaines d'une meilleure perception de l'horizontalité, de l'assise et des pieds posés bien à plat sur le soi.

Signalons que toutes les autres articulations sont successivement investies dans une progression allant des petites articulations des mains, contemporaines de la première peau ; l'intégration des genoux est contemporaine de l'organisation du clivage horizontal ; l'articulation du cou, relativement tardive, est contemporaine de l'émergence de la conscience de penser, dans la tête.

L'érotisme anal et les processus de sphinctérisation se situent dans ce même temps du développement ; parallèlement à la réduction du clivage inférieur/supénieur du corps et à l'intégration du dedans/dehors.

 

3) Symbiose normale ou pathologique

 

Nous insisterons maintenant sur la perception de la tridimensionnalité, avec l'identification projective, qui, normale, est la base de la communication, des échanges, de l'empathie (se mettre dans la peau de l'autre, à la place de l'autre, ressentir ce que l'autre ressent...

Lorsque cette symbiose normale, constructive dune bonne unité dyadique, est désajustée, lorsque l'intolérance à la séparation fait émerger un sentiment d'envie excessive, un besoin de contrôle omnipotent s'impose dans les relations, vis à vis des dangers pulsionnels internes et externes et l'identification projective s'intensifie, devient massive, pathologique, destructrice des liens entre adultes eux-mêmes, elle attaque les liens et la capacité de penser, celle des enfants comme celle des adultes.

Nous nous référons à la notion de psychose symbiotique (M. MAHLER, 1968), avec ces particuliers "rentré dedans", violents, destructeurs, intrusifs, conséquence des flots pulsionnels instinctuels non neutralisés qui menacent l'enfant de l'intérieur, jusqu'au point de rupture, d'éclatement, de fragmentation et de craintes, d'envie d'attaques.

Lorsque les mécanismes défensifs de projection et d'introjection échouent et qu'il y a une accumulation de violence, il s'ensuit une terreur de la dissolution complète des frontières et de l'annihilation qui s'accompagne d'un agrippement désespéré et tenace, qu'il nous arrive de ressentir dans nos chairs, lorsque des dents viennent s'y accrocher désespérément. "La violence du désespoir" (J.BEGOIN).

Chez les enfants psychotiques, l'angoisse de séparation est signe d'amélioration car elle est signe aussi de l'intégration d'une disponibilité psychique de l'image maternelle. Elle est tributaire de l'introjection de l'objet consentant. Avant cela, les accès de colère et les comportements destructeurs marquent le recul des mécanismes autistiques : ce sont les crises de rage et de désespoir, les crises de tantrum, de ne pouvoir disposer de l'objet, quand il y a séparation ou frustration,

L'excitation maniaque ou défense maniaque caractérise cette période où l'enfant/groupe, afin d'éviter ces sensations de séparations, ou de limites, va chercher à prendre possession du corps de l'autre, y pénétrer par effraction dans des localisations diverses (tête, seins, ventre, parties génitales, rectum, oreilles… ; ces pénétrations s'accompagnent de fantasmes sadiques agressifs accaparants, d'une intensité destructrice avec érotisation et excitation soulignant les fantasmes masturbatoires terribles et pervers qui peuvent se développer à ce moment-là dans une atmosphère claustro-phobique résistante et entravant le développement du langage.

 

4) Séparation/individuation et position dépressive

 

C'est au seuil de la position dépressive, avec le processus d'identification introjective, que la conscience de séparation et d'individuation s'organise. C'est un processus normal, mais complexe et délicat dont l'essence serait l'alliance qui s'établit entre les bons aspects du sujet et les bons aspects de l'objet. Lorsque cette alliance est devenue suffisamment forte et solide, à l'abri du processus de clivage et idéalisation, elle permet au moi de réintégrer progressivement les aspects destructeurs clivés de l'objet et du self (MELTZER).

Si l'introjection des qualités de l'objet, des bons objets internes n'est pas assez avancée, ni stabilisée dans un auto-érotisme qui permette de vivre des affects dépressifs de chagrin à la séparation, il peut y avoir des mouvements maniaco-dépressifs, la dépression étant là une perte de l'objet idéal, objet partiel encore. Le sentiment d'un Self dévalorisé, coupable, se mêle aux angoisses, c'est la première dépression pathologique psychisée.

Les états maniaques s'accompagnent de projections dans les thérapeutes, qui ressentent alors des sentiments d'autodévalorisation et de culpabilité, d'avoir raté le traitement, d'être extrêmement mauvais, d'être prêts à abandonner pour qu'un autre puisse faire mieux... Ces affects sont liés au fait que les enfants de temps à autres, laissent entrevoir qu'ils se sentent vraiment eux-mêmes comme un rien, "un presque néant". suivant l'expression de G.HAAG.

Mais la position dépressive s'accompagne de chagrin, de possibilités de réparation, de souci et d'inquiétude pour l'objet. Le développement du moi s'affirme à travers le travail d'élaboration des angoisses persécutrices et dépressives.

Elle permet aussi une possibilité de représentation et d'introjection des objets absents : une représentation de l'absent ; la figuration s'organise, celle du monde interne devenu stable.

L'objet est alors total avec une intégration de la bisexualité et l'accès aux conflits oedipiens avec organisations orales, anales, phalliques : là, dans ces moments de groupe, la nécessité ne s'impose plus de se mettre en identification projective ou adhésive. Le besoin est moindre de se mettre dans l'autre : on peut se détacher car les objets sont à l'intérieur de soi et permettent alors des identifications multiples et croisées, avec des sentiments de mutualité, de réciprocité, des processus de penser, le monde du symbolique.

Mais la dépression devient alors possible par l'accès à la position dépressive en objet total. Avant cela, derrière l'état maniaque, se trouve la dépression mélancolique et la mélancolie reste liée à la dépression primaire, à la menace d'anéantissement (autisme) à la perte de l'objet partiel, les différents niveaux de dépression se condensant là en un tout.

Pour conclure cette première partie, ne pourrait-on dire que le problème des séparations, dans le développement normal n'est pas synonyme de ruptures, de pertes ; ce qui est perdu, ce n'est pas l'objet en tant que tel, mais un certain mode de relation avec lui.

Du côté de la pathologie, nous allons retracer différents moments de la vie d'un groupe-analyse d'enfants autistes et psychotiques, moments que nous avons choisis comme illustrant les différentes phases évoquées : angoisses autistiques ou de liquéfaction, de perte de soi, organisation et intériorisation du contenant, processus du dédoublement des deux feuillets, intégration du dedans/dehors avec l'identification projective pathologique, massive, destructrice des liens, puis identification projective plus normale et utile accès à la position dépressive et à l'affect de chagrin avec émergence du souvenir, du langage, des prénoms et du JE.

Nous aimerions illustrer cette première partie par la "projection" de quelques diapositives de sculptures, choisies pour leur force de représentation des différents moments dans l'évolution non seulement de la relation mère/enfant mais aussi et surtout de la groupalité interne de la représentation ainsi que du mouvement groupal tel que nous est apparu son déroulement au fil des cinq années de traitement de ce groupe-analyse.

Nous verrons donc quelques sculptures de : RODIN, Henry MOORE, ZADKINE, A.GIACOMETTI, et Camille CLAUDEL.

Nous suivrons un mouvement allant de la fusion totale prise dans la massivité d'un bloc de pierre aux formes enchevêtrées, interdépendantes les unes des autres, aux esquisses de séparation, d'abord des têtes (le bas du corps restant indifférencié) puis des corps, corps séparés, s'ignorant, marchant, sans jamais atteindre l'union désirée, chair vivante mais martyrisée, lacérée, torturée, jusqu'au groupe composé des Bourgeois de Calais, puis finir sur les "causeuse" de Camille CLAUDEL.

L'oeuvre d'art ne demande aucun commentaire, chacun construit l'oeuvre par son regard et son émotion, elle appartient donc à chacun....

 

Il - CLINIQUE DU GROUPE ANALYSE : quelques séquences extraites de cinq ans et demi de groupes.

 

Le groupe sur lequel porte cette réflexion a commencé en octobre 1987, il y a donc cinq ans et demi en co-thérapie avec G. HAAG. Le cadre est resté constant, une séance par semaine (faute de temps, mais l'on aurait pu avec profit proposer deux ou trois séances par semaine et également y associer d'une manière idéale, un traitement individuel pour les enfants), avec les mêmes enfants et les mêmes thérapeutes, la même pièce, le même jour et le même horaire. La technique est strictement groupale : le "on" est utilisé et nous ne faisons pas de commentaires individualisant les enfants. Quatre enfants donc, Haydé, Maurice, Manuel, Lionel (ils avaient cinq ans au début du groupe).

C'est un groupe qui se caractérisait par sa forte dominance autistique qui s'exprimait par des angoisses violentes de chute, engloutissement, aspiration et vidage, aplatissement, arrachages, explosions et étouffements.

Les premiers processus à l'oeuvre que nous avons été amenés à connaître, puis a reconnaître durant les trois premières années, se rattachent à la fonction de l'objet contenant, dans son rôle conjugué de récipient transformateur, d'attracteur (HOUZEL, 1988) de coalescence (P.AULAGNIER. 1975), fonction donc de l'objet contenant qui devait aboutir à l'introjection de la fonction contenante.

Séance après séance, le contenant/maison s'est construit, loin encore du langage, et ce, au travers de la progression des représentations de transformations de formes concernant la perception de l'espace, des émotions/sensations corporelles, des rythmes et des objets.

Longtemps, Lionel va faire onduler les feuilles de papier tenues horizontalement devant sa bouche, ces ondulations, imprimées par sa main sur le bord éloigné de la feuille, viennent mourir sur ses lèvres, son regard, bleu transparent, était perdu.

Perdu, Manuel l'était aussi. Il projetait de la salive sur les vitres, ses stéréotypies étaient des mouvements de balayage de ses cheveux du bout des doigts, tout en soufflant fort par la bouche. Il était le vent, mais il était aussi emporté par lui.

Perdue aussi Haydé, dans cette chute d'eau, vidage, engloutissement d'elle-même par le trou d'évacuation laissant comprendre l'origine de ses agrippements autistiques et de son excitation sexualisée.

Maurice, moins perdu, en cachant la moitié de son visage, en supprimant l'effet de la binocularisation, en cherchant à maîtriser la profondeur de l'espace.

Démonstrations fluides, aériennes, perte de soi, telles ont été les peurs de couler/tomber, obligeant à des manoeuvres pour se "sentir" tout de même exister et tenter de maîtriser ces angoisses autistiques.

Nous devons tenir, contenir verbalement et physiquement d'abord, puis plus facilement ensuite par le langage, les commentaires, les interprétations, cet enfant/groupe tout perdu, tout coulé, qui va tenir à nous et pouvoir se tenir finalement.

Manuel qui se dressait alors sur la table centrale indiquait le pourtour par une marche assurée sur ses bords ; puis, après s'être fait tenir, se dressait lui-même en un axe vertical par rapport à l'objet groupe, squelette interne, intériorisation de l'attache, de l'interrelation groupale au sein du groupe des enfants précédemment confondus dans le thème autistique avec les thérapeutes qui sont maintenant reconnues contenantes.

Les démonstrations qui suivent évoquent ces effets-là : intérieur de placard, de garage, enveloppement de couvertures, tracé de spirales sur le tableau. Elles sont l'aboutissement et l'effet d'une force liante, force liante attractive et contenante des éléments épars de la psyché infantile. Cette force donne naissance, dans la rythmicité des séances qui se succèdent, à l'introjection de la fonction contenante de l'objet externe (E.BICK - 1968) et constitue la peau psychique groupale. Elle contient des éléments de la bisexualité précoce de ce premier objet, non encore total : attracteur et contenant, mamelon et sein, paternel et maternel.

De l'ondulation d'une feuille de papier, dans sa bidimensionnalité, nous aborderons avec le temps, la représentation d'une feuille qui fait retour sur elle-même, trace des premières représentations de contenance ; puis d'une feuille pliée en deux, puis en quatre pliage vertical, Lionel prononce : papa ; pliage horizontal, il dit : maman ; moment de différenciation sexuée de deux types de pliage en éléments de bisexualité clairement indiquée.

Plus avant, nous accompagnerons l'investissement de l'intérieur du tiroir, des formes s'inscrivant dans le fond (représentation de la tridimensionnalité et de cette forme très primitive d'introjection des qualités imprimantes du contenant : aller se coller au fond de l'autre et de soi en miroir, les qualités imprimantes absorbantes (G.HAAG, 1988), toile de fond des pensées (S.FREUD, 1900), écran des rêves (D.ANZIEU, 1985).

De l'intérieur d'un grand placard où dos et plantes de pieds trouvent une sécurisation suffisante (présence d'arrière-plan d'identification primaire (J.S. GROTSTEIN, 1981) le groupe, dans cette séance, va construire sa maison :

Après une tentative pour rentrer dans le petit bureau, maison du bas, intérieur du corps en bas, les enfants construisent avec matelas, couvertures et murs, la maison du haut, liens du haut, échanges de regard, investissement de la tête, de la pensée et bientôt de la parole.

Tout le groupe est là, ensemble, cohésion des morceaux en chacun, mais aussi cohésion du groupe, jeux d'identifications réciproques, double enveloppe de cohésion (la maison dans l'espace groupe), double feuillet de la peau (D.ANZIEU, 1985). (G.HAAG, 1988).

Plus tard encore, des feuilles et des pliures deviennent des livres, et des mots rencontrent des images ; "des voitures", "un train qui sort du tunnel", "un chat qui boit du lait", "des ballons"...

Le passage de la bi à la tridimensionnalité s'est effectué dans le groupe par un décollage progressif du contact adhésif (premières expériences de séparation psychique). Les deux feuillets psychiques sont partiellement décollés : le feuillet externe restant longtemps la peau commune enveloppant des espaces individuels : le feuillet interne restant plus ou moins largement ouvert en vases communicants, par l'identification projective.

Le thème groupal illustrant le mieux ces développements est l'épisode du mouchoir Bambi et sa mère superposés en peau commune (aspect adhésif de l'identification projective), la langue de Bambi sort, comme un trait soulignant l'union sur ce pelage commun. Le mouchoir est placé dans la bouche de Maurice et un coin en dépasse. Invitées à tirer dessus, tout doucement et plusieurs fois, nous percevons que le mouchoir tétine initialement confondu avec la langue, peut s'en séparer, à condition que l'image de la peau commune soit représentée par le pelage doux et le trait d'union, l'agrafe solide ; ce lien primitif langue/mamelon doit être dédoublable, l'une restant à l'intérieur, l'autre partant à l'extérieur. Le lien indifférencié devenant manoeuvre auto-érotique puis représentation figurée : moment perlaboratif joué ici dans cette petite scène dramatique.

Avec l'apparition de cet espace interne constitué (3ème dimension), pourront mieux oeuvrer les processus d'inclusion et d'identification projective utile et introjective, qui permettront au Self de s'enrichir progressivement avec le jeu des relations d'objet, gardant toujours une zone adhésive, notamment dans les rituels de groupe. Le Self pourra alors être assuré de contenir ses objets et de construire son noyau d'identité.

Mais avec l'apparition de l'espace interne, arrive aussi la construction des espaces corporels du moi et de l'objet. L'évocation de la maison des séances précédentes porte maintenant des éléments de pénétration du placard (intérieur des mamans) en thème commun ; ces pénétrations sont plus ou moins violentes, de qualité et de localisations différentes suivant les enfants : pour les uns plus génitalisées, pour les autres plus anales. Arrive aussi l'évocation de scène primitive avec un niveau oedipien, ce qui semble aider les uns comme les autres.

Nous évoquerons maintenant le contenu plus détaillé d'une séance du mois de mai 1991 :

G.H. n'est pas encore arrivée lorsque je vais chercher les enfants qui aujourd'hui sont prêts (ce qui est pour le moins rare). Sur le chemin qui conduit à la pièce du groupe, Haydé arrache un cadre du mur, qu'elle raccroche tout aussitôt pour la première fois : réparation enfin possible avec une capacité de se sentir coupable (stade de l'inquiétude et du souci de WINNICOTT) et aussi premier aperçu de la position dépressive.

Non loin de la pièce, il y a comme un éclatement : Manuel s'enfuit en éclatant de rire (mi-jeu, mi-défense maniaque, excitation), Haydé m'arrache les lunettes et Lionel, lui, est calme, trop calme, comme ailleurs, comme pas concerné...

Dans la pièce tous les interdits sont sollicités : Haydé au lavabo ouvre le robinet d'un jet qui éclabousse partout, elle remplit les timbales qu'elle balance à travers la pièce, Maurice ouvre un placard d'un autre groupe et en extrait quelques objets, tandis que Manuel me tire, fermement, brutalement pour sortir de la pièce et aller aux toilettes ; l'attitude de Lionel, elle, est dans la différence : il s'installe à la table centrale, prend le livre de Bambi et alterne en va et vient l'observation très attentive de deux dessins sur les pages du livre : sur la première, il y a la maman de Bambi qui lèche Bambi, évocation de la peau commune, mais moins nettement que sur le mouchoir des séances précédentes ; là, Bambi et sa mère sont bien différenciés sur l'autre dessin ; un grand cerf papa, redressé, superbe et immense, nettement sépare, regarde Bambi de toute sa hauteur (référence à G.H. absente en tant que grand cerf papa). Lionel semble trouver des images représentant les relations d'objet en jeu. mais l'ambiance du groupe reste très difficile, je me sens un peu débordée...

G.H. arrive dans le groupe et Manuel l'entraîne aussitôt aux toilettes. Moi, je me sens plutôt soulagée par son arrivée. Lorsque tout le groupe est réuni, l'ambiance ne change pas tout de suite pour autant : eau débordante, arrachage de lunettes, ouverture des autres placards, tout ce qui nous fait répondre : non, on ne peut pas..

Nous bloquons l'écoulement de l'eau par les robinets d'arrêt, Haydé se met sous le lavabo, au fond du placard et de là, elle commande l'arrivée de l'eau.

Maurice, à qui on dit : non, également pour le placard, nous répond : non Hip ip ip ? Depuis quelques séances en effet. Maurice inaugurait un échange relationnel de dépendance en objet total, fait de séparations et de liens mais qui commence en objet partiel, avec un jeu de langage comprenant des variations de rythme : d'abord il disait Hip ip ip, Hourrah ! Puis il disait Hip ip ip, et nous : Hourrah, puis lui disait Hip, nous : il, lui ; il et nous : Hourrah! Espace pour lui, espace pour l'autre, jeu d'alternance, de plus en plus rapproché, espace partagé avec une partie dégagée, séparée et une partie montrant le besoin de l'autre pour être entier. Jeu d'alternance qui enrichit l'espace commun et le dédouble : espace transitionnel dont le jeu tisse le fond.

Reprenons le déroulement de cette séance, quand on dit : non. Maurice interroge : "non hip ip ip ?" Alors le risque est de perdre le jeu d'échange de mots, de perdre l'espace entre deux de la communication et aussi de la créativité,

Il monte alors sur les chaises, grimpe sur des étagères hautes et bien incertaines, sur les meubles, sur les radiateurs je me trouve près de lui ; après plusieurs interprétations, dans un sentiment contre-transférentiel atteignant l'insupportable, une limite plus ferme est posée ; je le fais descendre un peu vivement, en disant "non". Il prend nos places, croisant les jambes bien haut, un peu joueur, un peu provoquant, jeux de places, jeux de limites, émergence oedipienne, séduction oedipienne ? ..

Répondant à nos interdictions, ainsi qu'au ton de nos voix plus grave, plus ferme, Haydé, collée au miroir, y regarde nos reflets et pousse des cris de lion rugissant : elle semble se moquer de nos voix dans une défense maniaque, avec manipulation et maîtrise toute puissante ; moquerie et en même temps dépréciation des thérapeutes par peur de rétorsions et projection dépressive.

Dans le contre-transfert et dans l'inter-transfert, ce moment est ressenti comme le reflet et la tension entre G.H. et moi, du fait de son retard et du début de séance très éclaté et bien difficile par là même.

Haydé semble se défendre aussi contre la dépression mise en évidence lors d'une séance récente qui précédait un temps de vacances : Haydé, avec une tonalité commune au groupe, était venue se blottir, s'abandonnant pour la première fois sur les genoux de G.H., câlin de détente, de relâchement, moment de tendresse qui répare, qui restaure, où l'objet partiel devient total.

Pendant ces rugissements donc, Lionel lui est toujours dans une démonstration de doux avec le livre de Bambi, des baisers déposés sur le visage de la maman de Bambi.

Dans l'espace de cette séance, le doux et le dur s'articulent, la tendresse et la violence, le maternel et le paternel s'organisent, en même temps qu'apparaissent à un autre niveau des émergences oedipiennes et la curiosité sexuelle naissante avec geste de privauté, en identification plus massive ou en ébauche de vraie triangulation ? Le moi, insuffisamment développé, devant le "non" ferme et paternel, fait régresser la fonction du langage ? "Pas de Hip ip ip"?...

Moment groupal où chaque enfant se trouve dans une démonstration de contenu dans un contenant, après ces craintes exprimées de grosses voix papa : Haydé est blottie dans un placard mi-ouvert. Maurice est installé solidement au fond de sa chaise, Manuel est dans son pneu, et Lionel se love dans le sac du groupe ; puis, décidé, il va faire rebondir le gros ballon bleu avec une énergie inconnue.

 

Séance du 27 novembre 1992 :

 

Haydé gémit et pleurniche quand on va la chercher, les garçons n'ont pas encore leurs chaussures, c'est le moment de la sieste dans leur dortoir.

Sur le trajet, Haydé traîne mais elle suit : nous avons d'emblée l'impression que ça pourrait être un jour d'arrachages : feuilles sur les tableaux d'affichage, intrusions dans les bureaux ; nous essayons d'être très vigilantes tout de suite.

Manuel doit passer deux mois d'essai dans un établissement en Lozère en janvier prochain, en vue de sa réorientation.

Sur le trajet, comme prévu, nous évitons des casses, des arrachages, des pénétrances intempestives dans les bureaux, des envies de goûter avant l'heure... Nous nous sentons sur le qui-vive, prêtes à bondir et à les tenir, prêtes à toutes sortes d'anticipation ; nous évitons les passages à l'acte et la casse, nous évitons les débordements de cette longue période de démonstrations symbiotiques et surtout nous empêchons que le groupe ait le sentiment de devenir tout mauvais. Là, les parties bonnes sont alliées aux mauvaises, les clivages se réduisent. Haydé nous en est très reconnaissante, car vers la fin de ce chemin qui mène à la pièce du groupe, elle l'exprime alors : elle s'arrête sous une guirlande de Noël d'où pendent de magnifiques boules dorées et elle dit : "oh, que c'est beau !" Elle nous prend dans ses bras : nous l'entourons des nôtres, elle pose sa tête tendrement sur notre épaule et nous restons un moment enlacées.

Nous nous sentons comme récompensées et aussi très émues : ce moment, ce mouvement, nous apparaît très beau ; nous le ressentons dans l'après-coup comme un véritable mouvement élationnel, esthétique, (D.MELTZER)... Finalement, nous arrivons dans la pièce du groupe.

Nous sortons le sac et les marionnettes. Haydé pour la première fois depuis longtemps ne se précipite pas au lavabo mais s'installe à la table centrale, en face de moi et auprès de G.H. et sort les livres du sac. En particulier, celui de Bambi, qu'elle laisse d'abord tomber par terre ; elle ouvre alors le merveilleux livre du vent et des nuages qui aide le groupe à raconter les mouvements de colère. de tonnerre, de grondements, d'éclairs et d'orages...

Haydé ouvre le livre à la page où un gros nuage donne un coup de poing de colère dans l'oeil d'un autre nuage gris et noir ; ce coup de poing transforme le nuage en pluie, gouttes de pluie, gouttes de larmes.

Le nuage de colère n'est d'ailleurs pas si explosif que cela, il est maintenant de couleur douce, plutôt rose pêche, rosissant pourrait-on dire et il est à moitié superposé à un autre nuage gris qui est, lui, à moitié caché. Elle insiste sur les bords du nuage rose, comme pour montrer les bordures de l'enveloppe externe du moi, comme dirait FREUD, délimitant le Self, du monde objectal, et qui permet de tenir dedans les différents aspects réunis, en même temps que de montrer l'affect de tristesse naissant derrière celui de colère en même temps que s'enrichissent, se colorent les affects.

Le groupe est très calme, les enfants sont assis à la table, ils regardent Haydé, elle qui éprouve le lisse et le brillant de la feuille cartonnée du livre, elle pose sa joue sur le nuage rose, festonné ; elle reste un long moment comme cela, puis elle relève la tête, nous nomme avec beaucoup de tendresse ; sa bouche est pleine de douceur et ses yeux aussi. Elle nous appelle et nos deux visages, nos regards surtout, celui de G.H. et le mien doivent tous deux la soutenir en tant qu'objets externes réels, constituant de base pour développer le sentiment d'être séparé et en relation, alors que la symbiose diminue. D'autres images sur le livre sont nommées également, des bonnes choses à manger, un enfant avec des pommes, du lait et des boissons roses.

Maurice, lui pendant ce temps et depuis deux séances est triste aussi. Il pleure (il visite aussi des établissements pour sa réorientation), mais il parvient quand même à nommer certaines parties de son visage avec un plaisir évident d'y réussir, de nous en faire cadeau comme témoignage de consolation, de restauration, de réparation. Il dit : "nez, bouche, yeux, tête, cheveux" ; puis, nous l'entendons commencer une phrase par "je"... (la suite très inaudible) puis il prononce d'une voix claire cette fois tous les prénoms des enfants du groupe.

Lionel inaugure tout un jeu de marionnettes en différents types de couplages, commençant dans l'adhésivité, puis dans le rentre-dedans de la symbiose, enfonçant alors la ou les marionnettes avec vigueur a l'intérieur d'une maison Fischer-Price, évoquant ainsi une scène primitive. Il associe d'abord la chèvre et la grenouille, puis la chèvre et le loup, la grenouille et le crocodile, puis il associe à ces couples la chouette qui nous semblait représenter l'enfant/groupe, luttant encore contre toute l'individuation. Lorsque nous formulons ces couplages à trois, il jette sur la table la chouette et se réfugie pour un moment dans des jeux de tournoiement d'assiettes identiques, indifférenciées, quant à leur forme et à leur couleur.

Il revient ensuite aux marionnettes, réforme un autre couple : grenouille et chouette dans la maison : passage de la bi-dimensionnalité à un début de tridimensionnalité : Lionel a une peur très grande de mettre la main, de la voir disparaître dans le corps de la marionnette, mais se rassure sur le mêmeté du symbolisme des marionnettes.

Il a l'air satisfait et va chercher un des gros ballons, et avec une force et une vigueur rarement démontrée, fait rebondir le ballon "une manière vraiment affirmée.

Manuel lui, à des séances précédentes, avait pour la première fois ouvert un tiroir et y avait d'abord posé une éponge humide au fond, puis il avait tapoté le fond avec l'éponge, y laissant une empreinte, une trace au fond qui lorsqu'il transpose cette scène, à la rencontre de nos yeux, ce fond peut faire retour puisque le regard là, est doux.

Aujourd'hui, c'est Manuel qui se précipite au lavabo, remplit un petit broc d'eau qu'il absorbe très rapidement, et ça déborde de sa bouche, l'eau mouille son sweat et coule par terre. Manuel répète cette séquence puis l'enrichit puisqu'il remplit sa bouche d'eau, gonfle ses joues et va déverser cette eau sur le tapis mousse plastifié de l'autre côté de la pièce. C'est un jet d'eau que l'on ressent comme un jet/pipi ; et quand on pense qu'il l'a assez reproduit, qu'il a mis assez d'eau et qu'il a suffisamment démontré ces écoulements en jets sphinctériens, nous fermons le robinet d'arrivée d'eau au lavabo.

Cela déclenche d'abord des gémissements chez Manuel, gémissements qui se transforment en cette étrange manière de pleurer sans larme, puis Manuel laisse enfin couler ses larmes. Il essaye non seulement de supporter son sentiment de perte, mais aussi de pleurer cette perte. Il s'assoit par terre, sur ses talons et pleure. Il va chercher un poupon, lui mordille la jambe, le bras, s'accroche tant qu'il peut à un "centre qui tient" (W.B.YEATS) puis les larmes coulent, accompagnées de gémissements. C'est un moment très éprouvant nous les sentons malheureux et nous sommes malheureuses avec eux, impuissants à les consoler, tout en se disant que c'est bien qu'ils puissent laisser aller les larmes, mais on voudrait tant les consoler, et à travers Manuel tout le groupe est ressenti comme inondé de tristesse. Nous avons l'impression que nos bras sont vides, que l'on a perdu l'Enfant et avec cet Enfant, la symbiose antérieure.

Pendant les pleurs de Manuel, les autres enfants l'entourent, le regardent, Hyadé a les yeux humides, Lionel est très impressionné et Maurice sort de ses propres pleurs pour dire "méchant" : on aide les enfants à supporter leur sentiment de perte et voilà les premiers mots/affects empreints de tristesse qui émergent : le méchant, l'objet perdu, parti, (les iii, parti de Manuel), amenant le groupe à cet état de tristesse et en même temps d'envie, de besoin d'avancer, de sortir de l'unité symbiotique.

C'est la fin de la séance, Haydé retrouve son AMP favorite, elle est calme et se sent comprise.

Maurice montre, en nous précédant qu'il devient capable de laisser les mères/thérapeutes activement et de son propre chef ; il prend aussi la main de Lionel et l'accompagne en nous disant : "au revoir", bien clairement prononcé, accompagné d'un geste de la main...

 

Séance du 11 décembre 1992.-

 

Le chemin est sans problème...

Dans la pièce, on annonce que peut-être Manuel va bientôt aller dans un autre centre, après les vacances. Il reste une séance avant les vacances de Noël et il y aura une séance le 8 janvier avant son départ du 12. On ajoute que peut-être dans l'année, Lionel et Maurice partiront dans un autre centre.

Devant le lavabo, Haydé reprend une éponge et nettoie de nouveau le sol, puis le tableau. Manuel reprend ce thème avec un vêtement de poupée qu'il mouille. Un mouvement de Jeté/éclaboussé paradoxal du salir/nettoyer accompagne un bruit de lèvres caractéristiques, bouche trouée arrachée ; d'ailleurs il prend le mouchoir Bambi avec lequel il tapote toute une série d'objets. Le toit d'une voiture a un trou et il y introduit un doigt, puis plus tard, la langue.

Haydé dans ce mouvement de nettoyage, fait une surface brillante sur le tableau, mais qui sèche tout doucement, s'efface tout doucement, s'éloigne. Elle va répéter plusieurs fois ces brillances mouillées qui s'effacent tout doucement comme si elles s'éloignaient tout doucement, sans déchirure et sans violence. L'identification projective pathologique n'est plus nécessaire elle appelle d'une voix un peu lointaine

Mme Haaaaaaaag, Simoooooone !! Nous sommes séparées du groupe, mais nous ne sommes pas trop loin (peut-être comme un enfant qui appelle sa mère qui vient de quitter la pièce), C'est une séparation en même temps qu'une voix qui fait lien à travers l'espace de la pièce : on est séparé, mais on n'est pas perdu. Nous sommes très touchées par la forme que prend ce mouvement contenant un aspect esthétique dans la contemplation ; nous nous regardons, G.H. et moi, nous lui répondons l'une après l'autre, dans une tonalité émue qui ne cherche pas à se dissimuler.

Lionel mime avec deux marionnettes une scène primitive : deux marionnettes sont dans la maison et deux sont dehors et elles ne se détruisent pas mutuellement. Celles du dehors, peut-être encore un peu en adhésivité, veulent raconter comment c'est dedans, et Lionel n'ouvre d'ailleurs pas la maison, la chambre reste fermée et il montre bien qu'elle reste fermée, cette chambre ; néanmoins, pour se rassurer, il vient s'appuyer le dos contre nous pour raconter une histoire où Bambi, dans le livre, est très entouré par tous les animaux de la forêt/groupe.

Les gros câlins de Maurice se transforment en démonstration d'un rentré-dedans lorsque l'on parle de se séparer.

Pendant ce temps, Manuel est dans des manifestations de sec et de mouillé, clivage de dessiccation (antérieur au sec/mouillé; sec : piquant; mouillé : doux), la bouche mouillée, la sienne, celle de la marionnette grenouille est sèche. Il va au lavabo, laisse pendre hors de sa bouche un bout du mouchoir Bambi ; il boit en même temps à la timbale et l'eau coule le long du mouchoir et dégouline par terre ; le thème de la séparation est pour lui également évoqué dans ce tout coulé lorsque le Bambi est séparé de la maman/Groupe.

Dans ce sentiment de séparation, ce cap dépressif, autant à cause du collage que de la sortie de l'identification projective qui contribuent à un paroxysme de rage destructrice accompagnant l'identification massive à un personnage autoritaire despotes, tyrannique (qu'est-ce que tu fais là Haydé ? qu'est-ce que tu as encore fait ?), le groupe vit maintenant des moments poignants en racontant l'histoire de ces deux nuages qui se colorent d'affects nuancés, tout en montrant encore que c'est par le regard que l'on peut s'accrocher à la représentation, à cause de la douleur, de la panique et de l'angoisse indicible déjà éprouvées.

Les moments de plaisir jubilatoire avec, intériorisation et retour de l'objet montrent l'image interne de l'objet qui s'introjecte.

Les effacements lents sur les surfaces construisent tout doucement aussi l'écran des représentations, le dégagement du fond, de la toile de fond, de l'écran des rêves devenus possibles et permettent de concevoir l'absence, mais dans un mouvement qui inclut cette fois le temps, la durée, la mémoire et l'histoire ; rester dans sa peau suppose qu'un lever de rideau puisse découvrir un fond pour la représentation, l'inscription symbolique et langagière, un fond pour penser, un fond pour rêver.

Comme les sculptures, ainsi vont les groupes, ainsi va l'individu, avec son groupe interne, ses organisations internes, du magma informe, des enchevêtrements et des mélanges de corps, émerge tout doucement un corps, différencié, séparé, sexué, seul, ainsi s'organise la pensée, ainsi se définit le destin du petit d'homme, qui peut dire "Je suis si triste de partir..."

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