MEMOIRE DU CANCER CHEZ L'ENFANT

  

Daniel OPPENHEIM
Psychanalyste, Institut Gustave Roussy, Villejuif

  

Je m'appuierai sur les huit entretiens psychothérapiques que j'ai eu, entre mai et juin, avec Jason, 7 ans, soigné à l'âge de cinq mois par chimiothérapie et exérèse chirurgicale, et considéré guéri. Ces entretiens, (publiés dans la Psychanalyse de l'enfant, 1995, 17, 105-12 1) qui ont eu des effets thérapeutiques évidents, montrent la mémoire inconsciente qu'un enfant garde de l'expérience traversée et les modalités de son dépassement. Jason était timide, phobique, fuyait le contact avec les autres, refusait l'école, restait collé à sa mère. Il dormait mal, et se plaignait de cauchemars.

Premier entretien. Il dessine (dessin n°1) : un arbre, à figure et formes humaines, une maison aux fenêtres condamnées et au toit recouvert d'une épaisse grille noire. Le garage, collé à la maison, est fermé.

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D1

Deuxième entretien, Il dessine (dessin n°2). L'arbre a grandi, perdu sa forme humaine. Les pommes ont acquis de longues tiges, les fenêtres ne sont plus condamnées, la grille de la cheminée est plus fine.

D2

Le garage est ouvert ; devant, il y a un bus, et le panneau "bus-stop". Au-dessus de la porte de la maison, il y a un panneau : Père, et Noël à côté.

Entre l'arbre et la maison se tient un personnage, la hotte au dos, levant ses mains rouges, plutôt informes. Je fais remarquer que le toit ne couvre pas toute la maison. Il dit que c'est la partie des petits lutins, les enfants, alors que celle du Père Noël, à l'opposé, est protégée. Il explique que la foudre est tombée, il y a longtemps, et a laissé un trou, bouché avec des planches. Mais ce bricolage n'est pas très solide. Quand il pleut, il pleut dans la maison. Parfois la foudre retombe, causant un nouveau trou : tout est à recommencer Les lutins ont peur. Le Père Noël ne s'en rend pas compte. Il faudrait reconstruire tout le toit, pas seulement du côté des lutins. Dans ce dessin, qui est dans la continuité stricte, sans aucune consigne de ma part, bien sûr, du premier, l'enfant met en place les éléments fondamentaux de sa préoccupation. Le "stop" exprime son sentiment de blocage, le Père Noël la question de son rapport au père, et l'arbre porte, à travers l'évolution de sa forme, le trouble de son image du corps. Cette idée que les parents pensent plus à se protéger qu'à les protéger est fréquente chez les enfants atteints de maladie somatique grave. Certains en font même une des réponses à la question : "Pourquoi moi et pas eux ?"

Ce dessin montre de nombreux thèmes fréquents chez ces enfants : l'évocation du cancer (la foudre) qui appartient certes au passé, mais dont les effets sont toujours présents, et qui pourrait revenir ; la crainte que les parents ne se rendent pas compte de leur angoisse et de leurs peurs ; l'avertissement que les solutions de rafistolage ne suffisent pas et qu'il serait dangereux de se contenter des signes superficiels de la guérison psychique ; l'affirmation que toute la famille, et pas seulement lui, a été touchée par le bouleversement venu du cancer.

Troisième entretien. Jason dessine spontanément.

D3

L'arbre est toujours à gauche, mais a retrouvé une forme plus classique. Le tronc n'est d'abord qu'une ligne, supportant le côté gauche seul de la tête de l'arbre (le côté du Père Noël, dans le dessin précédent). Il le constate et dessine un deuxième trait, à droite : désormais la tête de l'arbre est stable et s'appuie sur deux lignes (le père et la mère ? l'enfant et les parents ?) : nous retrouvons le même thème que dans le dessin précédent, quand le toit de la maison n'en recouvrait qu'un côté. Il recouvre le tronc d'une échelle, qui lui fait comme une armature, semblable à celle qui recouvrait la cheminée. Le besoin d'un corset, d'une armure, qui protège, certes, mais au prix d'une lourdeur des processus psychiques, intellectuels, des rapports sociaux apparaît souvent dans les dessins. L'arbre et la maison s'intègrent dans un paysage plus vaste, traversé d'une route. Un homme rentre chez lui, portant des pommes. La route est barrée : il y a un trou dans la chaussée : un énorme trou noir (le trou qui était dans le toit), habité d'innombrables rats qui grouillent. Il faut les enlever, sinon ils envahiraient tout, et même les pommes seraient pourries. L'homme alors serait obligé de partir, loin. L'enfant dessine un taxi, évocation de ceux que la mère prenait pour le voir à l'hôpital. Il rajoute une bifurcation à la route : solution de fuite, d'évitement du danger, mais au prix d'un très grand détour. Il dessine une barrière, et un panneau, mais qui sont insuffisants pour empêcher la propagation des rats. Il trace alors une grille, au même graphisme que les lourdes barres noires sur la cheminée du précédent dessin, qui recouvre le trou, et repasse encore dessus du noir. Le trou et les rats développent la référence au cancer, mais à un double niveau : tentative de représentation effrayante (les rats qui grouillent et qui vont tout envahir) et trou noir de la pensée (les limites de ce qui est pensable).

Le trou n'est plus une trace ou une séquelle du passé : il est véritablement au présent, et c'est au présent que nous en ressentons de plein fouet l'émotion violente. La grille qui était sur la cheminée, ou l'échelle sur l'arbre, prennent ainsi un sens plus complexe : ils n'expriment plus seulement la tentative de réparer les séquelles du passé, mais constituent aussi une protection au présent face à un danger, actif comme au premier jour. La contamination des pommes est troublante : ce n'est pas seulement le corps de l'enfant qui peut être contaminé, mais les fruits de l'arbre, les enfants à venir. Cette question vient souvent dans les entretiens avec ces enfants : "Vais-je avoir une descendance ? Arrêterai-je le destin de ma famille ? En serai-je le dernier maillon ?"

Quatrième entretien. Il dessine d'emblée

D4

La tête de l'arbre est d'abord floue. Il le constate et la redessine d'une main ferme. Les pommes, à l'intérieur de ce cercle, ne sont plus des boules mais constituent les éléments d'un visage souriant : la tête s'humanise, et montre ses sentiments. Les pommes, qui pendent à l'extérieur, se sont diversifiées, devenues bananes, poires, oranges : le monde retrouve sa richesse et sa diversité. La route semble libre, sans trou, mais pleine d'une couleur marron, un peu sale, comme boueuse. Parallèlement à elle, en dessous, coule une rivière. C'est là où le drame et le danger se sont déplacés : des poissons y nagent, des requins qui s'entretuent, et le premier qui a dévoré l'autre est lui-même dévoré par un troisième : chaîne des meurtres. Les enfants se posent souvent cette question : "Qui m'a transmis le cancer, et pourquoi ? Vais-je céder à la tentation de le transmettre à mon tour, et à qui ?" Le drame est juste à côté, mais ailleurs quand même ; l'homme sur la route dit que ce n'est pas son problème : il a trop mangé de poissons dans le passé, il en est dégoûté, il ne veut plus en entendre parler. Ce sont les fruits désormais qui l'intéressent ; les fruits sont supposés sains, non contaminés, mais il reste prudent, et c'est avec une longue pincette qu'il les attrape. La maison, d'abord dessinée proche de l'arbre, mais de travers, est ensuite placée droite, mais à grande distance : il faut un très long détour pour l'atteindre.

Cinquième entretien. Le paysage s'est encore diversifié.

D5

Un homme marche sur la route. Il va acheter du poisson. Ainsi, le poisson, représentant du drame et de la mort, est devenu objet de consommation, s'est réintégré dans la vie quotidienne. Un parasol protège le poissonnier du soleil, efficacement (nous sommes loin des protections inefficaces ou massives du début). Il dessine l'herbe : on ne peut encore y marcher, elle est trop récente, mais ce sera bientôt possible : elle va bien pousser. Sur le chemin se trouve un château. Il y entre et y trouve des armures auxquelles des armes sont accrochées. On ne peut y toucher, car ces armes sont encore dangereuses, et pourraient se détacher (le traitement peut aussi constituer un danger ; la guerre est certes finie mais tout danger n'est pas écarté), mais elles seront bientôt enlevées et il n'y aura plus de danger. Dans le château se trouvent aussi des tableaux de guerre. On ne peut les toucher. La guerre représentée est ancienne, et le peintre n'y pense plus, mais le tableau est récent, et la peinture encore fraîche. Derrière la contradiction apparente (ne plus y penser et le représenter) se repère un élément majeur des modalités de dépassement de l'expérience du cancer : la capacité de transmettre aux autres, dans la parole ou l'image élaborée, les éléments de l'expérience vécue, et non le cancer lui-même comme c'était le cas avant avec la chaîne des meurtres au présent ou la contamination possible. Les tableaux n'ont pas pour fonction, dans le dessin, de représenter le cancer, d'aider à le "visualiser", comme disent certains, mais de faire partager, autant que possible, l'expérience vécue. Jason nous l'a montré dès le début : la représentation simple du cancer (les rats) ne suffit pas pour éloigner le danger : il lui faudra le mettre physiquement à distance (les requins). De plus, la représentation peut être aussi effrayante que le cancer lui-même, et peut contribuer à le disséminer, à en diffuser le trauma. Ici, dans le château, la violence de l'expérience a été transfigurée par le travail psychique et artistique ; l'horreur et le danger ne sont plus sur la route, éléments de la réalité comme l'homme, les rats, les poissons, les pommes, mais sont inscrits dans un cadre, un espace limité, et se situent à un autre niveau, sur une autre scène, celle de la représentation et des processus psychiques. Ce n'est ni le danger réel, actuel, ni le sujet représenté (la guerre) qui mettent à distance, interdisent d'y toucher ; c'est la peinture fraîche, qui en elle-même ne représente rien, sauf le rapport au temps. Ces tableaux, qui ont perdu leur lien direct avec la réalité, permettent à l'enfant de transmettre, sans risque, son expérience, pour ne pas être seul à la connaître, à la porter, et sans provoquer des réactions de rejet, de pitié, d'incompréhension, de fausse sympathie. Ainsi, le cancer n'est pas artificiellement oublié, enfermé dans le passé, masqué ou travesti. Il a coupé ses liens avec ce que fat sa réalité écrasante, s'est décanté pour occuper dans le psychique une place importante et banale, parmi' tous les autres éléments issus des expériences traversées par l'enfant. L'homme est impatient de continuer sa route. Mais la route est interrompue, et une barrière le signale : monde socialisé de signes, à défaut de paroles. En fait, la route n'est pas terminée, elle va continuer son développement : il faut patienter encore un peu. L'homme accepte cette attente.

Sixième entretien . Le premier dessin montre une route, à plusieurs embranchements (dessin n° 6a).

D6a

L'allure générale en est anthropomorphe, comme l'était l'arbre au début : c'est la route qui désormais porte l'effort de représentation de la forme humaine. La maison occupe la place de la tête. Il y a encore un barrage sur la route en haut à droite, du côté de la "main", du côté des enfants dans le deuxième dessin, et ce barrage l'empêche d'aller voir son ami (rappel de l'inhibition et des phobies du début). La raison en est un crocodile, échappé du zoo. Un piège a été installé, mais curieusement il est situé entre l'homme et le barrage, et non entre le barrage et le crocodile, comme si c'était encore, malgré tout, l'homme qui était dangereux, qui pouvait transmettre le danger ; comme si c'était l'homme que les traitements "anti-cancéreux" combattent, et non le cancer. Le crocodile va tomber dans le piège, tout rentrera dans l'ordre, et la voie redeviendra libre. Il s'agit donc d'un incident, mais par rapport auquel les moyens de résolution ont été prévus, existent : ce n'est plus la terreur devant l'inconnu qui envahit notre monde. Il dit que les gardiens savent ce qu'ils ont à faire. Cet incident restera circonscrit : dans un espace limité géographiquement, et ne bouleversera pas le fonctionnement de l'ensemble du système, ni la vision du monde que l'enfant peut avoir. Ce crocodile a double appartenance: au monde sauvage, dangereux, son monde d'origine, qu'il partage avec les rats et les requins, et au monde banal, de notre vie quotidienne (le zoo). Nous retrouvons ici l'enjeu majeur du dépassement de l'expérience : ne pas oublier la sauvagerie exceptionnelle qui fut celle du cancer, ne plus en subir les effets aliénants, mais l'intégrer dans sa vie actuelle dans notre monde quotidien. Un avion vole dans le ciel. L'homme l'a raté, à cause du barrage qui l'a retardé. Le père dit que la crainte de prendre l'avion est le dernier symptôme résiduel. L'enfant ajoute que l'homme prendra l'avion suivant. Il nous indique ainsi sa position actuelle par rapport au cancer passé : il accepte la gêne et le retard qui en ont découlé, et sait qu'il pourra reprendre la dynamique de sa vie.

Deuxième dessin.

 

D6b

 

Il dessine une maison, bien droite, à la base solidement installée au bord de la route large et droite, entre deux arbres qui, dit-il, ont produit des bananes. Celui de gauche, le côté du Père Noël, est vieux, n'en produira plus ; celui de droite, le côté des lutins, est jeune, en produira encore. Ainsi, l'enfant introduit la différence généalogique, et le dépassement du conflit oedipien que le cancer avait pu figer, ou écraser. Son père continue de vivre, mais pour lui le temps de la fécondité est passé, sans que cela entraîne la fin de la famille : le fils a pris le relais. L'homme est dans l'avion. Jason, avec malice, ajoute que lui-même n'est pas encore parti, mais que ça ne saurait tarder, reprenant ainsi, avec insistance, l'idée présente dans le dessin précédent. A la fin de cet entretien, Jason et ses parents pensent que nous pouvons arrêter les entretiens, ce que j'accepte.

Un an plus tard, J'avais écrit pour demander de leurs nouvelles. Les parents m'ont répondu aussitôt, contents de la proposition d'entretien.

Septième entretien.

 

D7

 

Dans ce dessin, aussi spontané que les précédents, nous retrouvons les mêmes thèmes, les mêmes éléments. La maison, et le garage qui a pris ses distances et, partiellement ouvert, laisse voir les deux phares allumés de la voiture. Les parents décrivent, effectivement, une autonomie plus grande et une curiosité éveillée, qui se traduisent favorablement dans les acquisitions scolaires et les relations sociales. Jason semble peu investir le dessin, comme si la scène, du cancer et des traces psychiques qu'il a laissées, était désormais désertée, vidée. L'enfant n'a pas oublié ce qui s'y est passé, ni le drame ni sa représentation, mais ça ne l'intéresse plus. Son père dit que tout va bien. Jason semble n'avoir aucun souvenir conscient des détails de sa maladie, hormis le scanner, et ses parents disent ne pas lui en avoir parlé. En revanche, l'idée qu'il pouvait mourir était présente, non-dite, dans la famille. Le dernier entretien indique qu'il est sorti de l'expérience traversée. Cette histoire ne l'intéresse plus. Ainsi s'achève le destin du trou impensable, que les rats ont habité, qui donnèrent naissance aux requins, au crocodile, aux poissons, aux armures, aux tableaux frais d'une guerre ancienne. Il peut retrouver sa liberté de penser et d'agir, ni plus ni moins que chacun d'entre nous, poursuivant son petit bonhomme de chemin, à son rythme, avec son style unique.

 

Commentaires. La mémoire est un processus de réappropriation, qui passe aussi par un travail sur l'image et la mise en récit, qui doit se détacher du réel qui a fait trauma pour entrer dans l'espace transitionnel : espace du jeu psychique, de l'espace culturel, espace partagé avec l'autre. Ainsi peuvent se dépasser la double aliénation, à l'oubli et à l'impossible de l'oubli. Pour ça, l'enfant a dû revenir au coeur même de l'expérience traversée : le trou noir de l'impensable. Ce travail de mémoire n'est pas la récupération d'un objet achevé, mais les retrouvailles de l'expérience vécue, dans toutes ses résonances, ses réseaux d'appartenance qui la constituent : chaque élément de l'expérience est porteur de sens, d'histoire, d'appartenances multiples. Ce travail est risqué, qui peut faire retrouver la violence et la disséminer, au lieu d'en permettre le dépassement. Ce travail a besoin d'un témoin : ni voyeur, ni fasciné, qui ne dresse constat ni de policier ni d'huissier, mais qui accepte, parce qu'il ne peut faire autrement, d'être pris dans ce travail de mémoire (sans doute parce que ce qui s'est passé et qui deviendra événement le concerne, même s'il ne sait en quoi), et d'en partager certains risques. Ce travail de mémoire est ainsi inévitablement travail sur l'histoire, l'origine, les généalogies.

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